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Haman Emilie
Once upon a time 2009.
Photo : artist

LE PAYSAGE COMPLEXE DE LA CREATION EN VERRE EN FRANCE

Manuel Fadat

L’actualité de l’art du verre en France ? Question délicate !
Avec cet article, nous tentons de répondre. Mais nous insistons sur l’impossibilité de synthétiser avec le maximum de justesse un sujet qui nécessiterait un dossier plus complet. Le monde de l’art du verre en France est traversé par des réflexions complexes. Ce sont les expériences et les activités entrecroisées de tous les acteurs qui constituent une partie de la réponse. Bien sûr, il n’est pas question de porter un jugement manichéen en affirmant que la création est simplement « intéressante » ou « non ». Premier point : on peut affirmer qu’il y a une activité dynamique autour de « l’art du verre ». Second point : si nous observons en détail chaque acteur, chaque artiste, naturellement nous constatons des divergences, lesquelles dépendent des contextes, des individus, etc. Mais cette diversité n’est pas malsaine et constitue une richesse (latente ?). Troisième point : presque tout le monde s’accorde, d’une manière ou d’une autre, pour dire qu’il faut réfléchir, proposer, rechercher, se situer, ce qui est extrêmement positif. So what ? 

Posted 17 January 2014

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Rachel Maisonneuve
crédit : Christian Creutz

Concrètement, nous avons plusieurs structures en France dont l’activité atteste du dynamisme. Le Centre Européen de Recherche et de Formation aux Arts Verriers (Cerfav – Vannes-le-Châtel), s’occupe comme son nom l’indique, de formation technique et théorique, de recherche. Il peut être considéré comme un Living-lab qui organise des collaborations entre art, science, industrie. Les choix du Cerfav vont vers le décloisonnement entre les disciplines et l’ouverture à l’art contemporain. Il est l’un des seuls centres de formation théorique et pratique en France et la plupart de ceux qui utilisent le verre actuellement sont passés par cette structure. Il existe aussi un département verre à l’Ecole des Arts Décoratifs de Strasbourg, qui dispose de moins de moyens matériels, et deux Lycées techniques. Récemment, une antenne du Cerfav a ouvert à Paris, dédiée à la promotion, la création, la réflexion et la production pour les artistes, architectes, et designers. Il existe aussi le Centre International des Arts Verriers (CIAV) à Meisenthal, dont la démarche croise les techniques traditionnelles et les perspectives contemporaines avec des designers et artistes. Il existe enfin le Centre International de Recherche sur le Verre et les Arts plastiques (CIRVA - Marseille), qui travaille seulement avec des artistes et des designers qui n’ont jamais été formés aux techniques. Il faut ensuite citer les verreries et cristalleries importantes (Baccarat, Daum, Meisenthal, Saint Louis, Lalique, etc.) et les nombreuses verreries plus petites, comme par exemple la verrerie coopérative Fluïd, ou celle de Brehat, et les ateliers communs. 

Peau de Sac
Artiste + Photo Sandrine Buessler

Yan Zoritchak
Mystère de la vie 2010

Les Musées sont eux aussi engagés dans la promotion, la valorisation, l’acquisition et la conservation. Parfois même ils financent la production d’œuvres. Le Musée-Atelier du verre de Sars Poteries organise des expositions, des stages techniques et des résidences. Le Musée du verre de Conches est très actif concernant le studio glass français, et le Musée du verre de Carmaux organise des expositions annuelles, des résidences, et une Biennale du Verre. Il faut aussi citer le Musée du verre de Meisenthal, quelques écomusées comme la Halle du Verre de Claret en relation avec les productions locales patrimoniales, les Musées historiques qui ont des collections d’œuvres anciennes, certains Musées de province ou galeries municipales qui présentent parfois des expositions d’art du verre. Le Fond Régional d’Art Contemporain Haute Normandie possède aussi une petite collection d’art du verre, mais ne fait plus d’acquisitions. 

Avila Roberto: La Béquille, 2008-2009
Photo : by the artist

Nous avons quelques organes de presse : La revue de la céramique et du verre, Verre et création, le bulletin Id Verre Info, et quelques articles dans Ateliers d’Art, et La Gazette de l’Hôtel Drouot. Très peu d’articles en revanche dans la presse artistique d’envergure nationale. L’information circule aussi sur quelques sites web (www.idverre.net ou www.verreonline.fr). Cependant, nous avons assez peu de publications sur l’art du verre actuel et assez peu de bibliothèques spécialisées, comme celles du Centre du verre de l’Union Centrale des Arts Décoratifs de Paris (qui possède d’ailleurs une collection d’œuvres assez importante) et celle du Cerfav. 

L’European Studio Glass Art Association (ESGAA – Strasbourg) est extrêmement active dans la promotion de l’art du verre à l’échelle internationale. Cette année elle propose des expositions dans le cadre de la Biennale de Venise et dans le cadre de la Biennale internationale du verre de Strasbourg. L’enjeu est de dynamiser l’art du verre à l’échelle internationale et de faire reconnaître l’art du verre comme art contemporain. Enfin, il ne faut pas oublier les collectionneurs, le Glass art Fund et les galeries, par exemple la Galerie Internationale du verre qui organise chaque année les Verriales, la Galerie Capazza qui milite pour une réintégration de l’art du verre dans l’art au sens large, et les galeries Place des Arts, Porée, Tony Rocfort, Clara Scrémini, Frank Picon, Aktuarius, Luniverre, ou de très petites comme celle du Mas Gauzin, etc. 

Gérald Vatrin:
Alvéole II , 2009: H.23.5 cm  x L.29 cm                            
Verre soufflé, fond transparent, émaillé noir/blanc, gravé à la fraise diamantée

Mario Galut, 2010 à l'Agence Novembre
Photo : ESGAA 

Mais l’essentiel du débat a lieu du côté des « artistes » et de leurs « créations ». Dans les 80 et 90, les artistes « studio glass » utilisaient le verre comme médium de création avec une approche artistique, autonome, ils réfléchissaient sur le rapport entre matériau, techniques, contenu symbolique et forme. Ils se sont distingués des « verriers » et sont sortis des « verreries ». Ils ont fait des efforts pour se faire reconnaître et la politique culturelle française était plutôt favorable. C’est autour de ces artistes que se serait structurée la création en verre. Certains jeunes artistes sont aujourd’hui dans leur sillage. Mais il ne faut pas oublier que depuis longtemps en France il est aussi question de l’usage du verre par des artistes non verriers. 

Aujourd’hui de nombreux jeunes artistes oscillent, naviguent, entre une approche artistique et une approche artisanale (ce qui n’est pas péjoratif). On peut distinguer : ceux qui ont opté ou optent pour une carrière de verrier produisant pour d’autres artistes ou designers ; ceux qui ont opté ou optent pour la verrerie artisanale et qui créent leur propre atelier, souvent en collectif ; ceux qui sont entre art du verre et art contemporain et qui ont quelquefois aussi fait une école d’art ; ceux qui refusent d’être considérés comme artistes verriers, mais artistes ; ceux qui sont un peu tout à la fois. Un constat s’impose : les conditions de production et le manque de moyen (financier, technique ou théorique) ou de soutien (matériel ou moral) peuvent orienter le type de création. On doit aussi citer tous les artistes contemporains non formés aux techniques du verre qui veulent intégrer ce matériau à leurs travaux. 

Nikola Rossignol: sans titre, 2008; verre souflé, sablage, construction bois, livres
crédits photo : Philippe Garenc

Philippe Beaufils.
Arrière pensée 2009
Photos de l'artiste

Pour l’une des tendances, il faudrait « dépasser » le studio glass, être considéré comme « artiste », faire une recherche plus « conceptuelle » et produire des œuvres plus synonymes d’art ou de design contemporain. Parfois c’est pour créer des ruptures et innover. Parfois, c’est pour échapper à la hiérarchie entre art et artisanat (typiquement français ?) et au désintérêt de certains spectateurs et collectionneurs qui font l’équation verre = artisanat ou verre = kitsch. Les attitudes face à cette tendance sont assez différentes. On trouve ceux qui pensent que ce phénomène est un problème car on délaisse la réflexion sur le matériau et ses spécificités, les techniques, et qui se demandent si l’usage du verre est bien justifié. Il y a ceux qui veulent assimiler l’art du verre à l’art au sens large et qui pensent qu’il ne faut pas faire de divisions car chacun est légitime. Il y a aussi ceux qui voudraient aujourd’hui que l’on analyse les œuvres « en verre » par rapport à l’art contemporain et non plus par rapport à l’histoire de l’art du verre. Certains seront d’accord, d’autres non. Nous remarquons en revanche qu’il y a peu de démarches réellement dissidentes et critiques. 

Un artiste, Philippe Garenc, formule une proposition intéressante. Pour lui, les artistes du studio glass ont compris que c’est l’art et le design qui rendent le verre intéressant. Cette constatation a entraîné un changement de conception. Aujourd’hui les frontières s’effacent. Les métiers du verre permettent de tisser des échanges et de produire des œuvres collectives. Les rapports entre arts et sciences, nouvelles technologies, permettent d’ouvrir de nouveaux champs d’investigation. Peut être est-ce le moment d’engager de véritables recherches en histoire de l’art, sociologie, pour comprendre l’évolution des usages du verre et les enjeux et perspectives actuels, comme le suggère Eric Louet. 

Philippe Garenc
Focus
Additive manufactured wax, lost in crystal kiln-casting
Photography copyright F. Golfier 2009

Philippe Garenc
On the rock's
Additive manufacturing with micro-glass beads 3D-copied & sintered by Shapeways, NL
Photography copyright Ph. Garenc 2010

 
La scène française est donc active. Sans doute. Mais il y a aussi beaucoup de chantiers du côté de la création et du côté de l’accompagnement de la création. Il existe aussi toujours des problèmes pragmatiques : les formations (la théorie + la technique) ; les moyens et les outils de production ; le type de création ; la diffusion (expositions, ventes) ; pouvoir continuer à créer et vivre. On sent aussi un besoin majeur, pour la plupart des acteurs, de se rencontrer pour partager réflexions, doutes, certitudes, et pour trouver des solutions. Mais la relation entre création (poïen), techniques (tekhnê), matière, contenu symbolique et forme, doit rester au centre des préoccupations, même si les moyens et les contextes ne sont pas moins importants. 

©Published in Fjoezzz 2011
 
Manuel Fadat enseigne, écrit, recherche. Ses sujets d’étude principaux sont l’art du verre ; l’usage du verre dans l’art ; la question des dimensions sociales et politiques dans l’art contemporain. Il est aussi commissaire d’exposition indépendant (2011 : Corps de verre ; représentations du corps dans la création en verre contemporaine, exposition au Musée de Carmaux avec Laurent Subra). Il est actif au sein de Autonome Vivance, de Oudéis, de l’OBO (Le Vigan), co-dirige la revue de recherche et de création Los flamencos no comen, anime l’émission de création radiophonique Sans titre, et expérimente les textes, la voix et le son au sein du groupe BVN.
Contact : fadat.manuel@gmail.com

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